Le bagou de Lou

Carnaval, sans dessus dessous

Le carnaval est un rite, il nous relie aux autres. Pratiquer un rituel, c’est s’inscrire dans une parole, une histoire qui fait sens. C’est faire place à l’imaginaire et suivre un schéma codifié. C’est s’y incarner.  Combiner un espace et un temps.  Un espace qui est symbole.  Un temps qui est symbiose.  Passé, présent et avenir.  Le carnaval consiste à être debout sur la ligne du temps.  Etre continuité et renouveau.

S’incarner, se faire chair dans le carnaval, le carne levare, le dernier jour où selon son expression religieuse, il était possible de faire chair avant l’abstinence, le mardi gras avant le mercredi des cendres, la bombance avant le carême.

Avant d’être religieux, le Carnaval a été mythe. Il est une tradition archaïque liée aux cycles saisonniers et agricoles. Il a été Saturnales chez les Romains, Fête d’Isis chez les Egyptiens et Dionysiaques chez les Grecs. Le carnaval y est intimement lié à une perception du temps bien différente de celle de l’aiguille et de l’ horloge qui est la nôtre. Il est rythme, saison, cosmogonie. Le temps n’y est pas hâché, il s’écoule et s’imbrique. Il prend son sens dans ce qui le précède et le suit, indépendamment de la marque de l’homme.  Il est Janus au mois de mars, passage, visage tourné vers le passé et vers le futur, vécu au présent.

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Masque de Janus

Le Carnaval est cycle, celui des saisons, le passage de l’hiver au printemps qui s’amorce, la mort et la vie. Le renouveau de la nature au gré des saisons que faisaient et défaisaient les dieux de l’Antiquité.  Pour les Anciens, l’année débutait non en janvier, mais en mars. Le mois du renouveau de la nature et du réveil de la terre.  Le Carnaval est passage, répétition incessante du cycle de la vie.

Avant son ressourcement, le monde devait retourner au chaos.  Ce chaos était représenté par le Carnaval, il ne s’agissait pas d’ un retour au chaos originel, mais bien plutôt d’une incarnation, celle d’un ordre social inversé, un nouvel ordre social, un ordre à l’envers, avec pourtant ses règles et ses normes. Le Carnaval détourne, divertit l’individu ancré dans la société, de ses préoccupations quotidiennes et bien réglées. Par le rituel du Carnaval, un pauvre d’esprit y devenait roi et en revêtait l’habit. Un âne portait les vêtements épiscopaux et officiait à l’autel.   L’âne y était symbole  de satan, l’inverse de l’ordre assuré par l’Eglise.

Durant la fête des Fous, au Moyen Âge, la population pratiquait un renversement du code social. Les vêtements étaient portés à l’envers, l’homme devenait femme et inversement, les autorités étaient raillées et le sacré bafoué. Le monde était sans dessus dessous. Toutes ces pratiques codifiées opéraient une véritable catharsis des pulsions, des frustrations, de toutes les tendances considérées comme viles.  Le Carnaval était thérapeutique.

Le masque y avait sa place. Il permettait cet anonymat, cette confusion, ce chaos. Mais il était également expression, car il fallait choisir quel masque revêtir. Il devenait une facette de la personnalité, qui généralement cachée, était affichée. Une certaine vérité de l’individu était ainsi dévoilée. Le masque, Persona, dissimulait les apparences du personnage social et révélait sa personnalité.

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Masque égyptien                                                        Masque grec

Les masques prenaient souvent les caractéristiques des êtres surnaturels, démons et esprits des éléments de la nature. Le masque y a une fonction apotropaique, il protège, détourne le danger.  À la fin du Carnaval, le temps et l’ordre du cosmos, bouleversés sont reconstitués. Le Roi Carnaval est brûlé.

Ces fêtes au caractère parodique et blasphématoire furent non seulement tolérées par le pouvoir religieux, mais officiellement reconnues. Seule l’Inquisition eut raison du Carnaval à l’envers, lorsqu’elle considéra que trop proche du sabbat des sorcières, il devenait expression du diable. La pratique du monde inversé qui existait depuis l’Antiquité fut décapitée. Mais le Carnaval est resté une sorte de manifestation dernière de cette révolte qui l’habitait, l’expression d’un dernier soubresaut du Mardi gras qui étale ses revendications avant de voir le temps entrer dans le Carême et ses règles.

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Brueghel, Combat de Carnaval et de Carême

Comme toute fête au sens plein du terme, le Carnaval est la négation du quotidien. Symbole même de la fête populaire, il instaure un temps pendant lequel il est possible de s’affranchir des règles et des contraintes du quotidien. Le Carnaval, c’est édicter en loi, l’espace d’une période déterminée que tout ce qui est interdit est permis.

A vos masques!

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Masque vénitien

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